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Argent, Béatitudes, Charité, Compassion, Culpabilité, Discernement, Don, Générosité, Harcèlement, Pauvre, Prudence, Racket, Tromperie, Vérité

Mon père chez qui j’habite provisoirement est un homme très généreux. Compte tenu des limites imposées par son âge, il ne fait plus forcément attention à toutes les réalités du quotidien. J’ai ainsi l’impression qu’il a un peu de mal à différencier le franc de l’euro.
Mon père s’est, durant de longues années, investi dans la vie de groupes de prière œcuménique. Avec ma mère, du temps où elle était encore de ce monde, ils ont rencontré beaucoup de monde dans des milieux aussi divers que catholiques, protestants, pentecôtiste, armée du salut, anglican, orthodoxe, etc, etc …
Plutôt versés dans le “Renouveau dans l’Esprit”, ils y ont fait des rencontres de personnes pas toujours très équilibrées. On dit bien que “tous les fêlés ne se trouvent pas dans le Renouveau Charismatique, mais que le Renouveau Charismatique attirent quand même pas mal de fêlés”.
Handicapé par sa quasi cécité, par ses diverses dépendances, mon père s’est retiré depuis pas mal d’années de toute responsabilité en église.
Mais il y a des personnes qui ne l’ont pas oublié. Et pas forcément celles qui sont le plus équilibrées ou les plus désintéressées.
J’ai remarqué, depuis quelques années, lors de mes passages à la maison, qu’il recevait la visite d’une dame, quelque peu exaltée, qui s’occupe plus de tous les déshérités de la terre que de sa famille ou d’elle-même. Elle vient tout bonnement lui demander de l’argent, pour elle bien entendu, et pour tous ses pauvres. Et j’ai toujours vu mon père donner, donner et donner encore, mélangeant un peu francs et euros, à la grande joie de la dame en question, que j’appellerai Véronique.

Jusqu’au jour où, me trouvant là, j’ai quand même causé à Véronique, pour lui signifier que mon père étant à la retraite, donc avec des revenus modestes, il serait préférable pour elle d’arrêter de s’abreuver toujours à une source peu abondante au risque de la tarir.
Cet échange se passait l’année dernière.
Je sais qu’elle est revenue à la maison, et que quelquefois mon père l’a gentiment éconduite. Mais pas toujours. Mais il est trop bon et sa bonté lui joue quelquefois des tours. Et tout le monde n’y perd pas au change. Il suffit de faire fonctionner la corde sentimentale, celle de compassion, de la pitié, et bien entendu de la culpabilité, pour que, ses capacités ne lui donnant plus l’occasion d’exercer un bon discernement, on lui soutire, ici et là, quelques billets d’euros, mais qui lui semblent toujours des francs.
Véronique a sonné il y a une quinzaine de jours à la maison. J’étais malheureusement occupé au téléphone à ce moment-là. Mais en moins de 5 mns mon père s’est fait délester une fois de plus de quelques billets.
Bien sûr, ce ne sont que quelques billets …

J’ai passé dernièrement quelques jours à Toulouse en famille chez mon frère. A mon retour, mon père me raconte qu’une femme s’est présentée, recommandée par Véronique, pour lui demander de l’aide à la suite de la rupture d’avec son mari. Avec ses deux enfants, elle avait un besoin urgent d’argent pour la caution de 3 mois de loyer, pour l’achat de lits etc … Mon père me dit lui avoir “prêté” 3000 euros.
J’étais fou ! Je ne me suis pas mis en colère parce que je ne sais pas le faire, mais j’ai cependant assez dramatisé la chose pour qu’il se rende compte qu’avant d’opérer de tels gestes, par les temps qui courent, il serait préférable de se renseigner un minimum sur la véracité des dire des personnes concernées. Mais je sais aussi que lui n’a plus la capacité de mettre en oeuvre cette enquête.
Pas plus tard qu’hier, on sonne à la maison. J’ouvre, je salue l’homme trentenaire qui demande à parler à mon père. Je lui dis bien poliment qu’il est occupé au jardin et lui demande l’objet de sa visite. “Des histoires d’église” me signifie-til dans un très mauvais français. Je fais venir mon père et reste là pendant la discussion. L’homme finit par présenter une feuille, émanant d’un hypothétique curé, réclamant la somme de 85 euros, aucune association ni structure d’état n’étant en mesure de répondre à ses besoins, affirmait-il !
J’ai bien sûr gentiment renvoyé le monsieur, lui ayant bien signifié que ça commençait à bien faire, de venir racketter les petits vieux et leurs maigres ressources, et qu’il y avait sûrement des gens bien plus fortunés à détrousser.
J’ai bien entendu fait la morale à mon père, loué sa grande générosité, mais aussi fustigé son manque de clairvoyance ou de discernement, tout au moins de prudence.

Ça m’est très pénible d’intervenir dans des histoires pareilles, car finalement ça n’est pas mon fric, et donc je n’ai rien à dire, à priori. De la part de mon père, son geste part toujours d’un élan de grande compassion humaine, de forte générosité et d’un désir d’aider l’autre. Peut-être même, de mettre la Parole de Dieu en pratique, et ne pas se contenter de bonnes intentions. Et du coup, cela m’entraine vers la culpabilisation, poison terrible que j’ai naguère chassé de ma vie et que je ne voudrais pas voir ré-apparaître.
Et si c’était moi qui me plantait complètement ? Si, finalement, papa avait raison ?
En tout cas il donne raison à la Parole de Dieu : Ce sont toujours les pauvres qui donnent (Cf. la parabole de la veuve)
Ai-je perdu, au nom de la prudence, ma générosité ? Suis-je devenu dur de cœur, à l’inverse de la parole de vie des béatitudes ?
Ou bien, tout simplement, ne convoiterais-je pas, en ces temps de crise, cet argent pour moi-même ? Protéger mon père du harcèlement des mendiants, pour mieux en bénéficier moi-même un jour ou l’autre ?
Sans doute n’aurais-je jamais la réponse à mes questions. Donner, ne pas donner, un peu, beaucoup , pas du tout ?
Comment faire la part des choses entre d’un côté, l’élan de charité sollicité par la compassion, et de l’autre, une possible tentative de racket envers des personnes seules, sans défense, quelquefois naïves ? Où se cache la tromperie, où se tient la vérité ?

Tu poses un problème réel, mais qui se pose à tout chrétien. 1. Il faut se donner une règle générale, décider devant Dieu du “sacrifice” global, soit annuel, soit mensuel ; et l’accomplir, mais ne jamais le dépasser ni le diminuer. 2. Ton père, c’est “ton héritage” en effet, au sens noble. Ce qui le concerne te concerne ; et même en protégéant ainsi (ou seulement en le rationalisant) ce qui te reviendra, c’est lui que tu protèges contre la déchéance du grand âge, et l’exploitation qui en est faite. – Amicalement, Etienne, tu sais bien..
En d’autres termes, c’est aussi ce que me disait mon frère hier soir lorsque je lui évoquais le sujet.
Merci de ton amitié, Ephrem
En communion
Lorsqu’il s’agit de soi, la question se pose (et doit toujours se poser). Par tempérament, je calcule tout…mais il ne faut pas oublier l’Evangile de l’obole de la veuve. Alors ?
Mais quand il ne s’agit plus de soi, mais d’un autre, en l’occurrence un père qui se fait peu à peu gruger, ce n’est pas la même chose: on a évidemment le devoir d’arrêter ça. Ce serait sans doute un peu différent s’il avait la volonté de faire des dons à des gens réellement nécessiteux ou à des oeuvres. Mais là…
Oui Bernard, surtout le protéger de lui-même dans la mesure où il perd la notion de la valeur du fric et de la confusion francs/euros.