Jésus, durant sa vie publique, n’a eu de cesse de combattre le pharisaïsme des pontes de l’élite juive qui imposait par des lois iniques un joug sur le peuple qu’eux-mêmes ne respectaient même pas.
Malheureusement, encore aujourd’hui dans notre vie écclesiale chrétienne, se reproduisent les mêmes phénomènes. “Il n’y a rien de nouveau sous le soleil”, nous rappellait l’Ecclésiaste.
Je vous ai parlé il y a quelque temps de don Santoro. Lui, le curé de son village, les Piagge, dans la banlieue de Florence, aimé de sa communauté paroissiale, a passé tout son ministère à s’occuper des plus pauvres parmi les pauvres, des petits, des marginaux, des exclus de la société, de tous les pauvres, d’esprit, de coeur, de corps, ou simplement d’un point de vue économique. Au nom d’une loi du droit canon de l’Église catholique, il vient d’être écarté de son ministère, de sa paroisse, de ses paroissiens, et se retrouve aujourd’hui seul, exilé. Configuré au Christ, nu, dépouillé, abandonné de sa hiérarchie, il continue son chemin de lumière, sa foi en l’Évangile, son amour pour les pauvres et pour le Christ comme cuirasse, armes et bouclier.
Article de Pino Corrias, extrait de l’hebdomadaire italien Vanity Fair dans l’édition du 25 novembre 2009, pp. 144-150.
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Don Alessandro Santoro, 44 ans. Depuis 1994, il était à la paroisse des Piagge, dans la banlieue nord-ouest de Florence. Mais après avoir célébré le mariage de Fortunato et de Sandra (née homme), il a été démissionné.
Il a célébré sa dernière messe le 1° novembre. « L’Évangile dit : La vérité, crie-la forte sur tous les toits ». La vérité, c’est un mariage qu’il n’aurait pas du célébrer, parce que l’épouse est née homme, même si homme, aujourd’hui, elle n’est plus.
La vérité, c’est un évêque qui a mis 24 heures pour punir le curé qui a célébré ce mariage et 34 années pour suspendre un pédophile. La vérité, c’est une communauté qui a choisi de dire « non ».
Je le trouve en remontant la vallée de l’Arno, au milieu des hêtres aux couleurs orangées, des sapins verts, des vignes jaunissantes et d’un ciel céruléen. Il est dans une ancienne cure, avec une vieille église qui n’est plus consacrée. A l’intérieur des murs datant de l’année 1000, une table, une cheminée, la pénombre.
Il vit une histoire d’exil comme cela arrivait à ces mystiques persécutés par l’Église, réduits au silence, mais après, destinés aussi à la rénover, cette même Église, en la faisant revivre loin des palaces et du pouvoir.
Don Alessandro Santoro est pâle, les yeux fatigués. Il n’a pas beaucoup dormi, il ne réussit pas à dormir. Il a du laisser son quartier, sa paroisse, sa communauté.
« Je ne m’attendais pas à éprouver tant de souffrance. Mais je l’accepte et je chercherai à la transformer. Cela fait aussi parti de l’Evangile : Ce qui est écrit chaque jour par les personnes amoureuses de la vie.
L’Évangile dit : Crie fort la vérité sur les toits. J’ai célébré un mariage d’amour. Entre deux personnes croyantes. Au nom d’un Dieu qui bénit la vie et qui choie cette union.
Il a conscience d’être à un carrefour, un choix, celui qui (quelquefois) sépare la loi formelle des hommes de la loi substantielle du coeur.
Au point que depuis toujours l’Église se divise, montrant combien de distance (même symbolique) sépare le pouvoir hiérarchique, de la simplicité des gestes des fidèles ; la doctrine qui dicte les préceptes, de l’Évangile qui libère les destinées ; les cathédrales de marbre, des mangeoires à ciel ouvert.
Ce carrefour est le choix qui l’attend. L’épilogue qui l’étonne et en même temps le chemin qui le rassure, comme dans la parabole de Lazare, qui se trouve à la fin de cette histoire, histoire qui pour dire vrai, débute avec un mariage.
C’est l’histoire d’un mariage qui ne devait pas se faire, celui de Sandra et Fortunato, parce que Sandra est née homme, même si elle n’est plus homme aujourd’hui, même plus pour l’état civil, et qui vit depuis 27 ans avec Fortunato, sous le ciel de Florence, au milieu des maisons populaires en ciment des Piagge, dans un deux pièces couleur pastel, plein de cigarettes, d’insuline et d’amour.
Cette histoire est celle de Don Alessandro Santoro qui sait lire le livre du monde et quelquefois l’écrit. Qui se fait pain pour les autres, le rompt, bénit les pauvres, défend les derniers, a construit l’autel dans un préfabriqué, met quelque couleur à travers les maisons populaires en ciment des Piagge, sous le ciel de Florence, et le dernier dimanche d’octobre, devant la communauté, a bénit Sandra et Fortunato au cours d’un mariage qui n’aurait pas du se faire.
C’est l’histoire d’un prince de l’Église, l’archevêque de Florence, Monseigneur, Giuseppe Betori, qui habite entre le Campanile de Giotto et les trésors de la Renaissance, qui porte le crucifix en or, le manteau pourpre, l’anneau sponsal, et maniant le droit canon – paragraphe 1055 sur l’hétérosexualité des contractants – qui a annulé ce mariage, a déploré la désobéissance, a démis don Santoro (« jamais plus dans une communauté paroissiale ») et qui a annulé, déploré, démis, sans avoir jamais mis les pieds entre les maisons populaires en ciment des Piagge, qui serait l’extrême banlieue de Florence, et quelquefois aussi, de la vie.
Le village des Piagge est un couloir long de trois kilomètres. Y habitent les chinois qui confectionnent de vrais sacs et de fausses marques. Les africains pour le bien et le mal, les manouches, les vieux sinistrés de l’Irpinia, les ouvriers, les chomeurs, et puis aussi, Sandra et Fortunato.
Sandra Alvino a 64 ans, elle vient de Turin, a les cheveux courts, un grand coeur et une longue histoire de plusieurs vies. « Je suis née dans un faux corps. Pour mon père, Maréchal de l’armée, j’étais une erreur à cacher.
Ma mère pleurait. Je fuyais la maison, même si partout où j’allais, dans les bars de nuit ou dans les maisons de correction, je restais toujours prisonnière de mon corps. Je me travestissais. J’ai été arrétée et condamnée.
J’ai été en hôpital, en asile, en prison. J’étais rebelle, je ne pliais pas la tête. Dans les prisons, j’ai participais aux révoltes, j’ai été torturé à l’électrochoc, battue, violée. J’ai vécu dans 24 prisons.
J’ai connu Ghiani, Fenaroli, Valpreda, Curcio, Cutolo, toute l’histoire d’Italie. Puis un jour, j’ai rencontré Fortunato »
Fortunato Talotta a 58 ans, il vient de Reggio Calabria, est subtil comme ses moustaches, doux et sait sourire. Il volait sur les trains et les tramways. « J’allégeais les gens, puis les flics venaient, et à force de faire de la prison, j’ai compris que j’étais en train de gacher ma vie. Sandra, je l’ai connue aux Murailles de Florence. J’ai été amoureux tout de suite.
Je l’ai aidée pour l’opération à Londres, quand elle est devenue femme en tout et pour tout, même si pour moi, elle l’avait toujours été. Comme gage d’amour, je me suis fait tatouer son nom sur la poitrine. En 1983, nous nous sommes mariés civilement à la prison de Sollicciano ».
Les radicaux avaient à peine vaincu la bataille de la loi 164 qui consent aux transexuels d’enregistrer le changement de sexe à l’état civil, de « transiter », comme dit Sandra qui participa à cette lutte, avec Adelaide Aglietta e Gianna Parenti.
« Ce jour-là, ce fut fini de ma prison. J’étais finalement unifiée. Reconnue. Jusqu’à cette nouvelle blessure que m’a infligée l’évêque au nom d’une Église qui devrait aussi être la mienne. Je prie le Père Pio, je suis furieuse, mais je supporte. Je ne m’attendais ni à la blessure ni au bruit que cela a suscité.
Ni même Monseigneur Betori ne s’attendait à soulever tant de poussière sans réussir à s’y cacher. Il est habitué aux ambiances feutrées de Camillo Ruini, l’ex-président des évêques italiens, dans l’ombre duquel il a vécu pendant des années.
Au contraire, mille email de protestation sont partis de la communauté des Piagge. Un relais de jeûne devant la cure. Les pancartes : « Rendez-nous don Alesandro ».
Le défilé aux flambeaux sur la place. Les bougies de deuil pendant la messe et élevées justement pendant que de l’autel, l’évêque parlait de « vie prudente » et d’ »obéissance ».
Ce soir-là, ils l’attendaient hors de l’église, sous la pluie. Il arriva escorté de quatre hommes avec un écouteur, plus un, pour le parapluie. Lui est sec, fend la foule, s’arrête. Une femme lui dit : « Vous nous restituez don Alessandro, s’il vous plait ». Et lui : « Il m’a désobéi ».
Une autre : « Don Alessandro m’a enseigné à comprendre le catéchisme, il m’a ouvert les yeux ». L’évêque : « Et vous ne pensez pas qu’un autre curé ne sera pas capable de vous l’enseigner ? »
Un homme : « Excellence, mais pourquoi avant de punir, vous n’êtes pas venu parler avec nous ? »
Et lui : « Je l’aurais fait si don Santoro m’avait invité, mais on voit qu’il n’a jamais trouvé le temps ». Une femme, du tac au tac : « Ce n’est pas vrai »
Rumeurs. L’évêque se retourne, menaçant : « Vous pensez que je suis un menteur ? Vous me traitez de menteur ? ». Silence.
« L’évêque est un menteur » me dit calmement don Santoro, assis dans cette maison glacée au milieu des bois.
« Bien sûr que je l’avais invité, même s’il le nie maintenant. Je lui avais aussi raconté, dans une lettre du 9 juillet, que ce mariage était un acte du à Sandra, à Fortunato et à la communauté.
C’était trop important pour tous. Il le savait. Il a attendu que cela arrive. Maintenant il dit que la punition est légère. Et il dit qu’il m’a défendu, parce que Rome voulait le suspendre a divinis ».
Beaucoup pensent (au contraire) que la curie a utilisé le prétexte du mariage pour interrompre sa prédication du « pauvre au milieu des pauvres », du prêtre qui renonce à l’argent, fait l’ouvrier, gagne seulement 615 euros de salaire pour lui, le reste, il le remet en commun « parce que la pauvreté est une prophétie », cela veut dire, se dépouiller de soi-même pour aider l’autre ».
Il dit : « Maintenant aussi la communauté va courir des dangers ». L’expérience des Piagge est une des plus vitales qui ont poussées dans le désert urbain des banlieues italiennes, au milieu de sombres histoires de drogue, de marginalisation et de manque d’amour.
Sous son toit, en 15 ans, sont nés des centres d’écoute, des cooperatives de travail, des séminaires d’étude, de laboratoires, des formes d’aide pour les handicapés, les vieux, les ex-détenus, les immigrés.
Un forum social est né et une des premières branches du microcrédit qui a investi 278.000 euros dans 130 prêts au taux de 1,5 %. Il a enseigné l’alphabet, la musique et la dignité.
Expliquant que le destin des hommes n’est pas seulement entre les mains de Dieu, mais aussi entre leurs mains, et que la charité est presque toujours un chantage destiné aux soumis. Il est probable que ce soit le scandale de ceux qui ne sont plus soumis qui irrite la curie florentine.
Qu’il ait mis 34 ans à suspendre le fameux et réputé don Cantini, accusé de pédophilie, mais seulement 24 heures pour jeter don Santoro et ce mariage d’amour. Sandra dit : « Pour moi le scandale ne peut pas être l’amour ».
Mais par exemple, vivre en faisant 5 injections d’insuline par jour, supporter la maladie, avoir 240 euros de retraite, et entendre son propre évêque qui te traite comme un monstre à trois têtes. Je propose un pacte à Betori : Je sors de l’Église en tant que démoniaque, mais il fait rentrer à nouveau Alessandro ».
Don Santoro dit : « Cette Église, je ne réussis plus à la reconnaître. Elle marginalise, supprime, impose. Elle séloigne des hommes et des Évangiles où le miracle s’accomplit à travers trois impératifs sertis dans la parabole de Lazare. Vous vous souvenez ? Enlevez la pierre, dit Jésus. Et il le dit au pluriel, parce qu’on ne peut pas le faire tout seul.
Lève-toi et sors, c’est à dire : Saisis ton destin. Et puis il dit : Détachez-le et laissez-le aller, qui est le passage de la mort à la vie, le viatique de la liberté ». Il sourit, dans ce froid de pénombre, parce qu’il est en train de parler du même choix devant lequel il s’est a peine assis. Et nous, avec lui.