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Juifs, homosexuels, avec enfants. Une difficile équation que David et Yvan s’efforcent de résoudre depuis quatre ans. Portrait d’un couple officiellement atypique. Définitivement dans la norme.

Vendredi soir. De la cuisine, émanent les odeurs du traditionnel couscous. Autour de la table dressée avec soin, on attend la prière. Un vendredi soir, comme le vivent chaque semaine beaucoup de familles juives. Mais ici, Shabbat ne commence pas avec l’allumage des bougies. Et pour cause, il n’y a pas de femme pour s’en charger. Ils sont deux hommes, en revanche, pour faire le kiddoush. L’un bénit le vin, l’autre le pain. Nous sommes chez David et Yvan*, 34 et 40 ans. En couple depuis 4 ans. 
Le repas shabattique est devenu un moment privilégié pour se retrouver en famille, dans leur appartement cossu de l’ouest parisien. « En famille », c’est-à-dire avec Cyril et Lucas, les deux fils qu’Yvan a eu d’un premier mariage, dans une vie passée… Presque tout a changé dans sa vie depuis, notamment la place du judaïsme au quotidien. « Chez moi avant, on faisait le minimum : les grandes fêtes et c’est tout », se souvient-il. La rencontre de David, plus pratiquant, a joué un rôle décisif. Désormais, ensemble, ils font les fêtes, shabbat, et mangent casher. « J’ai accepté de faire un peu plus, et lui un peu moins », commente Yvan.

Shabbat chez un couple d’homos: l’un bénit le vin, l’autre le pain.


S’affirmer, étape par étape Entre eux, tout est affaire de compromis, en matière de religion comme dans les autres domaines. Ils en ont fait en quelque sorte la clé de voûte de leur histoire d’amour. Retour sur la rencontre, il y a cinq ans. Yvan commence tout juste à accepter pleinement son homosexualité, après une dizaine d’années de torture intellectuelle – il parle de « cheminement difficile ». Il sort d’un divorce douloureux et se retrouve seul. De son côté, David a une vie tranquille de célibataire, plus habitué aux rencontres éphémères qu’au long terme. « A l’époque, je ne voulais pas fonder un couple. Ou plutôt, je n’imaginais pas que c’était possible », se justifie David. « Et moi, reprend Yvan en écho, je ne rêvais juste d’un peu de stabilité. » Tous deux se retrouvent au Beit Haverim, la seule association de juifs gays et lesbiens. Yvan revient sur ses motivations : « En me tournant vers une association d’homosexuels juifs, je crois que je souhaitais retrouver des repères. D’autres repères plus exactement, vu que je venais d’en perdre une bonne partie ». Sur sa route, il croise ce jeune homme d’origine algérienne, bronzé, souriant. « Ca a été le flash », sourit Yvan, tout émoustillé de se replonger dans les souvenirs des premiers jours. L’armure du financier laisse enfin deviner une âme sentimentale, presque adolescente. 
David et Yvan s’aiment mais s’opposent en tout. Un financier en costume, un ingénieur informaticien en jean. Le premier est grand, très mince, et n’affiche, de prime abord, que méfiance sur son visage. David, lui, est tout en rondeur. Il est le plus « typé » séfarade des deux, ce qui lui donne spontanément une figure souriante et chaleureuse. Leur tempérament se calque étrangement sur leur apparence : intransigeance contre souplesse, perfectionnisme poussé à l’excès contre pragmatisme. Mais leur relation tient, depuis quatre ans, « à force de sentiments…et de volonté ».

« en tant que juif, c’est très dur de se dire qu’on 
n’aura pas d’enfants à soi, de famille à soi. »

Aujourd’hui encore, on se donne du ” bébé “, on s’étreint furtivement dans la salle à manger… « Et encore, rigolent-ils, on se retient! ». David et Yvan ont besoin d’être tactiles, comme pour rendre un peu plus ostentatoire un amour condamné par les autres. Pas de provocation. Juste un combat pour la normalité. S’affirmer, étape par étape. A une épouse d’abord. Le plus difficile à faire, le plus déplaisant à expliquer. La situation est quasiment revenue à la normale – pas pire, disons, qu’entre n’importe quels divorcés. Une fois l’histoire lancée et chacun sûr de ses sentiments, il a fallu affronter la famille. «Je ne voulais pas en parler à mes parents tout de suite, se souvient David. C’est Yvan qui m’a forcé la main pour que tout soit plus simple. » Toujours la même envie de prendre les problèmes de face. « Il a fait la même chose pour lui, et voilà. Aujourd’hui tout est beaucoup plus simple, on s’est économisé pas mal de problèmes ». Les deux familles ont réagi sereinement. « C’est évident, nous sommes beaucoup plus chanceux que la plupart des autres juifs. Les mères, surtout, ont souvent beaucoup de mal à accepter un fils homosexuel ». La mère de David connaissait les préférences de son fils depuis longtemps. Restait seulement à présenter l’élu. Mais Yvan sait jouer les bons gendres : « Je m’entends très bien avec ma belle-mère, c’est important ! »

Les enfants, « je les préfèrerais hétérosexuels. »


Un seul père, deux autorités Le tableau a l’air parfait, les amoureux comblés. A un détail près, pour David :« En tant que juif, c’est très dur de se dire qu’on n’aura pas d’enfants à soi, de famille à soi. » Parent et homo, l’éternel problème. Ses projets étaient tracés : ce serait l’adoption à l’étranger ou la procréation « en accord » avec une lesbienne, comme cela se fait souvent. Mais l’exemple d’Yvan, bien en peine avec son divorce, a calmé ses ardeurs. Pas question de se battre contre une énième personne pour une garde ou de l’argent. Mieux vaut certainement s’investir davantage avec les enfants qui sont déjà là, Cyril et Lucas. 
« Les garçons n’ont pas deux pères. Je suis contre », prévient d’emblée Yvan, seul paternel à bord. Les rôles sont très bien définis : lui conjugue autorité et moments privilégiés pour conserver un lien intact avec ses deux fils. A David « le beau rôle », dixit l’intéressé. « Je suis là pour jouer, pour blaguer avec eux… et leur apprendre le langage moderne aussi ! », explique-t-il. Allusion à une vieille divergence entre les deux hommes, l’un n’usant que d’un français parfait, un tantinet désuet, l’autre s’exprimant avec l’argot de sa jeunesse. Les deux enfants grandissent avec le compagnon de leur père depuis longtemps, et sa présence ne les surprend pas. Ni « papa », ni « tonton », juste « David ». De lui, Lucas comme Cyril acceptent autant les élans de tendresse que « les coups de gueule ». « Je sais être sévère quand il le faut », souligne-t-il. « Et même plus que moi », confirme Yvan. L’éducation des enfants navigue entre principes et entorses. Chacun transmet un peu de ses valeurs. Sous l’influence conjuguée des deux, il était normal, donc, que la religion occupe une place de choix dans la vie des enfants. A 9 ans et demi, Cyril, l’aîné, vient d’entrer au Talmud Torah pour préparer sa Bar Mitzvah, prévue dans 3 ans. David en est aussi fier que le père. 
Jamais il n’a clairement été question de sexualité. Un été, il y quatre ans, le plus jeune a deviné tout seul que le nouvel ami de son père était, en fait, son « amoureux ». Depuis, c’est intégré. Les deux hommes s’assument en privé comme en public et encouragent les enfants à ne pas taire la situation, dans certaines limites. Ils savent que tout le monde ne réagit pas positivement à l’homosexualité. Yvan s’explique : « S’ils veulent se confier à leurs copains proches, c’est leur décision. Je leur dis juste que ce n’est pas nécessaire de le dire à tous les coups. » 
Une interrogation demeure : pour l’instant, les enfants n’ont pas encore de regard très critique sur leur situation familiale. A en juger par l’éducation qu’ils ont reçue jusqu’ici, Cyril et Lucas sont intelligents et suffisamment tolérants pour accepter la vie « hors norme » de leur père. Mais celui-ci reste lucide, rien n’est joué. « On va voir à l’adolescence ». Le plus grand se rapproche de l’âge dit rebelle. Celui où l’on conteste le modèle des parents, a 
fortiori quand il n’est pas dans la norme. Celui où se dessinent les penchants sexuels, aussi… Et si l’un des garçons se révélait, lui aussi, homosexuel ? « On accepterait, bien sûr. Du moment qu’il le vit bien », proclame sagement le couple. Mais paradoxalement, ils savent bien, aussi, comme ce souhait est vain. Et Yvan avoue : « A choisir, je préfèrerais qu’ils soient tous les deux hétérosexuels. C’est tellement plus simple. »

Laura Kwiatowski

*A la demande des personnes interviewées, tous les noms ont été modifiés. 
Plus d’informations sur le site de Beit Haverim

(Source)