Suite au commentaire d’Ephrem dans l’article précédent, je voudrais présenter l’une des multiples facettes d’un auteur que j’aime beaucoup, Julien Green. J’apprécie ses écrits. Je trouve cependant affligeant la terrible dichotomie, l’éclatement pervers, le déni mortifère qu’impose à sa nature une certaine vision catholique, étriquée et criminelle, de la sexualité, voire de l’homosexualité, de l’homosensualité, pourrais-je même dire.
Son propos est très beau, mais combien j’ai mal en le lisant. Combien d’hommes ou de femmes ont dû, au nom de leur foi, se couper en tranche, renier leur dimension affective, mettre à mal l’unité même de leur être, se sentir tiraillés, écartelés, déchirés, déchiquetés, divisés, culpabilisés, au nom d’une vision réductrice de l’amour humain, au nom d’une désincarnation même de l’humanité de l’être humain. Alors que le Christianisme est la religion par excellence de l’incarnation !
C’est à croire qu’une certaine Église ne comprenait rien, ne comprend toujours rien à la communion, à la fois des âmes et des corps !
Mais … je vous laisse lire Julien Green :
“La première impression que me fait un beau visage n’a rien à voir avec la chair. C’est un aspect de la beauté universelle, comme un paysage. Ce qui m’a toujours choqué, c’est le rapport entre le visage et la partie sexuelle du corps. Choqué et passionné dans ma jeunesse. On retrouve cette dualité, attirance et dégoût, dans certains de mes personnages, Joseph Day dans Moïra, Wiczewski dans Sud, et l’ Elisabeth des Pays lointains et des Etoiles du Sud. Cela a fini par provoquer une séparation des deux domaines : l’amour charnel et l’amour platonique, je dirais même plutôt spirituel. C’était le drame de ma jeunesse. Plus tard, ma vie a été une bataille continue. Il y eut une lutte forcenée entre le corps et l’esprit, avec des rechutes et finalement un renoncement qui remonte à trente ans en arrière, en pleine force de l’âge. Il fallait spirituellement choisir entre Dieu et le Monde. J’étais intensément charnel et profondément religieux. C’est ainsi ! Je suis quelqu’un de profondément heureux, mais parfois tourmenté. L’amour platonique – je pense à mes années d’université, à 20 ans – a été à la fois un grand bonheur et une épreuve terrible, celle de la chasteté. Mais comment expliquer ces choses, car nous vivons en partie dans le mystère et rien n’est jamais expliquer vraiment : l’essentiel est indicible ! Ce qui reste dans l’homme, c’est l’esprit, je veux dire ce qui survit au corps, même dans une vie. Le corps à ses heures, l’esprit les a toutes. Je me range aux côtés de Pascal pour qui la situation de l’homme dans le monde se réduisait à Dieu et à l’âme. Et pourtant, il connaissait “ces plaisirs délicieux et criminels du monde”. Quelqu’un qui a compté et compte beaucoup pour moi, le cardinal Newman, disait plus directement : “Moi et mon créateur, il n’y a rien d’autre.” Quand au problème charnel : “Il est humainement impossible de résister à l’instinct sexuel”, c’est un des papes les plus humains qui a prononcé ces paroles : Paul VI. Tout est dans ce mot : humainement. Accepter l’aide de Dieu, c’est accepter des exigences et une discipline intolérable à certaines natures. Je le comprends. Comment à 20 ans résister à un corps qui est fait pour le bonheur physique ?”
( Propos recueillis par Philippe Vannini pour Le Magazine littéraire n° 266, juin 1989)
SIEG, Société Internationale d’Etudes Greeniennes
