Le thème de la sécurité a envahi les kiosques, les plateaux TV et l’esprit de chacun. Il me convie aujourd’hui à interroger cette soif de confort et de stabilité que je débusque au fond de mon cœur. Férocement, je voudrais que mon avenir soit assuré, boulonné, que ma carrière suive son cours et surtout que mes enfants me survivent. Pour cela, je suis prêt à tout ou presque. Il est même des soirs où je me surprends à éprouver une joie proche de la béatitude parfaite, lorsque je ferme à double tour la porte de mon appartement. À ce moment, les êtres chers sont provisoirement protégés, bien au chaud, à l’abri de toutes les menaces qui agitent le vaste monde. Instinct de conservation sans doute, mais plus encore, sentiment de vulnérabilité et donc, volonté de tout maîtriser viennent me tirailler. Il peut être fécond et libérateur de m’attarder quelque temps sur l’incertitude fondamentale que je ressens et considérer la précarité de l’existence qui se rappelle sans cesse à moi. Ainsi, la nouvelle d’une catastrophe à l’autre bout de la terre me place devant la fragilité de ma condition. C’est elle que l’on tente d’oublier au cœur du divertissement. Pour la dissimuler, certains en viendraient presque à traverser les océans. Comble du paradoxe !
Que faire de la faiblesse logée au cœur de notre vie ?
D’abord convient-il de l’écouter, de l’entendre. Osons donc demeurer quelques instants face à face avec l’impuissance, sans rien faire, sans agir. Juste être là et contempler. Quand les réflexes, les peurs, les stratégies de défense et les mille et un calculs nous portent à fomenter des plans d’attaque, il sied peut-être de nous risquer à la reddition, à l’absence de combat. Dans l’Anthropologie du point de vue pragmatique, Kant évoque la manie de l’honneur, celle de la possession et celle de la domination. Toutes trois disent assez bien comment l’homme peut s’égarer dans une quête effrénée d’une illusoire sécurité. Briguer les honneurs et la reconnaissance, n’est-ce pas s’évertuer à mendier à bas prix quelque assurance, l’importer du dehors ? S’efforcer de devenir quelqu’un de solide, de grand, de puissant, d’honorable, bref plaire à une opinion par essence versatile ? Posséder ne revient-il pas à demander à l’avoir, haut lieu de l’éphémère, une stabilité que tous les coffres-forts du monde ne pourront jamais offrir ? Et que dire de la domination, de cette volonté d’utiliser autrui, de faire de l’autre un serviteur, un garde du corps, un protecteur en somme ? Et il faut s’aliéner, se rendre dépendant de nos sauveurs pour jouir de cette vaine tutelle. Et le maître devient l’esclave selon une dialectique bien connue.
Ces manies et le reste, bref le chaos qui peut agiter un cœur, ne font qu’accroître le sentiment aigu de notre vulnérabilité. Le refouler, le nier, c’est se priver d’une heureuse cohabitation avec l’incertitude. Alors, au lieu de fourbir des armes, de construire maintes carapaces, l’œuvre d’une vie pourrait s’épanouir sur d’autres chantiers : trouver la paix dans l’insécurité, la découvrir dans les hauts et les bas du quotidien. Cette paix comme la joie inconditionnelle ne s’obtiennent pas ailleurs, dans un monde parfait, mais ici, en pleine difficulté, dans le doute, avec les blessures. Oui, de notre fragilité, contre toute attente, peuvent naître des ressources inouïes. Et la vraie force revient à s’appuyer sur la précarité pour aller, sans bagage et sans armure, nu sur les chemins de l’existence.
Alexandre Jollien
Alexandre Jollien est un philosophe et écrivain né en 1975 à Savièse, en Suisse. Son dernier livre, le Philosophe nu, vient de paraître au Seuil.
Comment vivre plus librement la joie quand les passions nous tiennent ? Comment oser un peu de détachement sans éteindre un cœur ? Éprouvé dans sa chair, Alexandre Jollien tente ici de dessiner un art de vivre qui assume ce qui résiste à la volonté et à la raison.
Le philosophe se met à nu pour ausculter la joie, l’insatisfaction, la jalousie, la fascination, l’amour ou la tristesse, bref ce qui est plus fort que nous, ce qui nous résiste… Convoquant Sénèque, Montaigne, Spinoza ou Nietzsche, il explore la difficulté de pratiquer la philosophie au cœur de l’affectivité. Loin des recettes et des certitudes, avec Houei-neng, patriarche du bouddhisme chinois, il découvre la fragile audace de se dénuder, de se dévêtir de soi. Dans l’épreuve comme dans la joie, il nous convie à renaître à chaque instant à l’écart des regrets et de nos attentes illusoires.
Cette méditation inaugure un chemin pour puiser la joie au fond du fond, au plus intime de notre être.
Né en 1975, Alexandre Jollien a vécu dix-sept ans dans une institution spécialisée pour personnes handicapées physiques. Philosophe et écrivain, il a écrit Éloge de la faiblesse (Cerf, 1999), Le Métier d’homme (Seuil, 2002) et La Construction de soi (Seuil, 2006).










