La liberté, nous y aspirons tous avec ardeur. Nous souffrons en effet quand nous ne nous sentons pas libres. Quand nous sommes déterminés par autrui, qu’en leur présence nous ne pouvons pas faire autrement que de correspondre à leurs attentes, alors nous en sommes irrités. Cela va contre notre dignité. Lorsque nous sommes dominés par nos émotions ou nos habitudes, nous nous sentons mal aussi. Nous avons aujourd’hui, certes, une liberté extérieure, politique ; mais dans le rapport aux autres, bien des gens ne se sentent pas libres, ils se sentent liés par des contraintes extérieures résultant de leur situation, déterminés par les attentes de leur entourage et de la société. Ils n’osent pas s’en libérer et nager à contre-courant, dire librement ce qu’ils pensent. Ils se demandent ce que les autres attendent d’eux, ce qu’ils penseraient si… Ils ne sont pas eux-mêmes, et s’efforcent d’être tels que les autres voudraient qu’ils soient. Mais dans ces conditions je ne pourrai jamais devenir un être authentiquement humain, jamais je ne découvrirai qui je suis en réalité.
Dans leur communauté, les anciens Germains jouissaient de la liberté, de la plénitude des droits, de l’acceptation et de la protection par le groupe ; aucun lien de dépendance ne restreignait l’expression d’eux-mêmes. Je me sens libre quand je me sens aimé. Je ne suis pas alors obligé de me conformer aux attentes d’autrui ; j’ai le droit d’être tel que je suis. Quand je me sens aimé par un autre être, je peux auprès de lui laisser paraître ce que j’éprouve ; je n’ai pas à craindre en permanence ce qu’il va penser de moi. Je me sens accepté tel quel. Si je me sens réellement aimé dans toute ma façon d’être là, je suis libre de la contrainte de toujours devoir réussir, faire mes preuves, correspondre aux critères de la société.
Pour désigner la liberté, les Grecs usaient de trois mots différents. Eleuthéria, c’est la liberté d’aller où l’on veut, d’agir comme on veut, de faire ce que l’on sent être bon pour soi, sans se laisser restreindre par les prescriptions et les attentes des autres. Parrhésia, c’est la liberté de parole. On va peut-être trouver qu’il n’y a rien d’extraordinaire : en démocratie, on a le droit, en effet, de dire ce que l’on pense. Mais que de fois on ne s’en aligne pas moins sur les autres ! Je connais un être très doué, et qui a de bons certificats. Or il ne trouve pas de travail, parce que avant tout entretien préliminaire il se demande cent fois ce que le chef du personnel va penser de ce qu’il dira, si cet homme ne le trouvera pas névrosé au cas où il emploierait tel ou tel mot. Il n’a pas sa liberté de parole. Libres, nous commençons à l’être quand nous pouvons nous montrer tels que nous sommes, quand nous sommes capables d’exprimer notre vérité en face des autres. Le troisième mot, autarkia, désigne le fait de disposer de soi-même, de s’autodéterminer. Je peux décider moi-même de ce que je veux, de ce que je mange et en quelle quantité, ou quand je vais jeûner. Ce sentiment de liberté intérieure, d’être mon propre maître, fait essentiellement partie de la dignité de l’homme. Bien des gens aujourd’hui sont mus par des besoins maladifs ; l’ange de la liberté leur ferait du bien, en les aidant à se redresser et à disposer librement d’eux-mêmes.
Une femme s’est éprise d’un homme ; or celui-ci ne veut rien savoir d’elle. Bien qu’elle sache que cette relation n’a aucune chance, et qu’elle puisse tout juste se faire du mal à elle-même, elle ne parvient pas à se détacher de lui. Elle aurait besoin de l’ange de la liberté pour recouvrer sa dignité et le sentiment qu’elle a malgré tout une valeur en elle-même, qu’elle n’a pas besoin de courir après cet homme. D’autres se sentent à l’étroit, emprisonnés dans le mariage, la famille, la communauté, privés d’espace pour respirer. Eux aussi auraient besoin de l’ange de la liberté pour se sentir libres même dans leur enfermement. La liberté intérieure me dit que nul ne peut disposer de mon véritable Soi. Elle me fait don de l’indépendance dans l’amitié aussi. Je ne me définis pas par rapport aux autres ; je reste moi-même. Une telle liberté est nécessaire à la réussite d’une amitié, d’un mariage. Quand deux êtres sont collés l’un à l’autre, quand ils doivent s’assurer sans cesse de ce que l’autre pense, un tel confinement empêche la relation d’accéder à la maturité. Dans tout engagement, je garde un besoin de liberté ; je m’engage librement, et dans l’engagement je reste libre ; il est en moi un espace dont nul ne peut disposer. Je souhaite, ami lecteur, que l’ange de la liberté te fasse don d’une telle liberté intérieure, afin que tu puisses t’éprouver comme un être vraiment libre, et vivre debout.
Anselm Grün, Petit traité de spiritualité au quotidien, Les Anges de la Vie, Albin Michel, 1998.

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