C’est dans l’échoppe d’un orfèvre martelant de l’or que Roumi dansa pour la première fois. Il se mit à tournoyer au son du marteau, et plus il tournoyait, plus son âme s’élevait, jusqu’à atteindre l’extase. Ainsi est née, à Konya, au XIIIe siècle, la danse des semazen, les « derviches tourneurs »…
Ils sont l’une des attractions d’Istanbul. Deux dimanches par mois, les touristes, caméras en bandoulière, affluent à Galata Mevlavihanesi, un couvent soufi édifié en 1491 par la confrérie des Mevlevi, reconstruit à l’identique après un incendie en 1765, et transformé en musée par la révolution kemaliste, au début du XXe siècle. Sur la scène circulaire, douze derviches s’élancent, douze musiciens les accompagnent ; leur danse commence lentement ; ils tournent, et plus ils tournent, plus leurs robes blanches virevoltent et se gonflent. Ils ont la tête penchée, les yeux chavirés qui regardent ailleurs, qui regardent à l’intérieur de leurs cœurs, qui regardent le Ciel. Quelques habitués se sont glissés parmi les touristes. Ils ont la main sur le cœur, les yeux embués de larmes. Sur leurs visages se lit la ferveur. Leurs lèvres murmurent, leurs prières s’élèvent en même temps que tournent les derviches.
Qui sont-ils, ces danseurs ? Des jeunes gens qui mènent par ailleurs une vie active et qui, un jour, disent avoir reçu un « appel ». Ils ont rejoint la confrérie des Mevlevi, fondée au XIIIe siècle à Konya, en Turquie, par le grand mystique soufi Jalaleddine Roumi. Quand d’autres vont à la piscine ou au café, eux viennent suivre les enseignements d’un cheikh, un responsable de la confrérie. « Quand je danse dans le cercle sacré, je suis transporté ailleurs. Mon esprit se vide puis se remplit de la seule présence de l’Eternel », confie l’un d’eux. Le public ? Il dit ne pas le voir. Puis il ajoute, en riant : « Roumi dansait dans les rues de Konya. Les passants n’étaient pas un obstacle à son extase… »
Le maître de l’extase
Jalaleddine Roumi, le mystique de Konya, est leur maître. Leur référence. Né le 30 septembre 1207 à Balkh, dans l’actuel Afghanistan, non loin de la frontière iranienne, il a douze ans quand sa famille fuit sa terre natale devant l’avancée mongole et, traversant l’Arménie, se fixe à Karaman, non loin de Konya, puis à Konya. Son père est un maître soufi réputé auprès duquel il apprend la théologie, sa première épouse est la fille d’un saint homme de Samarkand qui décède trois ans après leur mariage, il se remarie avec une veuve turque. A vingt ans, Roumi s’attache à un disciple de son père auprès duquel il poursuit ses études durant neuf ans, puis il s’en va à Damas et à Alep, où sa route croise celle d’Ibn Arabi, un autre grand maître soufi. En 1240, il revient à Konya, la perle de l’Anatolie, pour enseigner le Coran et la jurisprudence.
La grande rencontre de sa vie intervient en 1244, dans les rues de la cité où erre un moine mendiant, un vieillard laid et hirsute, originaire de Tabriz : c’est Chamseddine, surnommé l’oiseau parce qu’incapable de se fixer longtemps en un lieu. Peut-on parler de coup de foudre ? Certainement. Roumi abandonne sa famille, sa maison, son travail d’enseignant, et s’attache à celui qui devient son maître, qui va lui apprendre à ne pas se focaliser sur la théologie, « l’écorce de la religion » qu’il enseigne, mais d’aller au-delà du visible, au cœur de l’invisible, pour atteindre la Vérité. Il est ébloui par Chamseddine, il vit avec lui des moments d’exception. Leur amitié, leur liaison fait scandale. Chamseddine se retire quelque temps à Damas, puis il cède aux suppliques de Roumi qui a sombré dans le désespoir, et il revient à Konya. Pour peu de temps : le 3 décembre 1247, Chamseddine disparaît. Est-il parti retrouver sa liberté ou bien, comme l’affirment des rumeurs insistantes, a-t-il été assassiné par un disciple, voire par l’un des fils de Roumi ?
Le Mesveni, quintessence de la pensée de Roumi
Les deux hommes seront restés moins d’un an et demi ensemble. Mais Roumi est inconsolable. Il tente vainement de retrouver Chamseddine à Damas, il compose un recueil brûlant, les Odes mystiques, qu’il dédie à son ami. Et il s’attelle à atteindre la Vérité, la fusion de l’âme avec l’Eternel qui, seule, pourra le consoler. Il trouve sa voie à travers ce que l’on appelle le « concert spirituel », mené par l’ivresse de la musique et de la danse. C’est le sema, la danse rituelle dite des « derviches tourneurs », dans laquelle il exorcisera sa douleur et qui symbolise, en sept actes, le cycle d’élévation mystique vers la perfection (voir encadré). La disparition de Chamseddine a un effet d’électrochoc sur Roumi qui compose alors des odes, exprimant en vers sa quête de l’Amour, de l’Extase, de l’Extinction, qu’il résume ainsi : « Sois enivré d’amour, car l’amour est tout ce qui existe. L’amour est universel. Chaque instant qui s’écoule loin de l’amour est devant Dieu comme un objet de honte. »
Jusqu’à sa mort, le 17 décembre 1273, l’aîné de ses fils, Husamoddine Celebi, recueillit ses vers sublimes et les coucha par écrit. Son œuvre la plus achevée est certainement le Mesveni et ses 50 000 vers qu’Henri Corbin qualifiait de « Coran persan ». Une œuvre où Roumi développe la notion qui fut pour lui centrale : celle du cœur, seul habilité à voir, insistait-il. Il la raconte à travers une série d’anecdotes, qui sont aussi des odes à la compréhension mutuelle, des appels à aller au-delà des apparences. Car, comme le disait ce maître de sagesse, n’oublions pas que ce que nous regardons dans le miroir n’est pas le miroir, mais simplement notre propre reflet…
Le Sema, dans de l’extase
Les soufis de la confrérie des Mevlevi pratiquent, comme tous les soufis, le zikr, c’est-à-dire la répétition du nom d’Allah égrené avec le tepsih, un chapelet à 99 graines. Mais leur spécificité est le sema, connu en Occident sous le nom de danse des derviches tourneurs. Vêtus d’une robe blanche, symbolisant le linceul de l’ego, et d’une coiffe conique brune, rappelant la pierre tombale, les derviches, ou semazen, ôtent leur manteau noir avant d’entrer dans le cercle, pour marquer leur naissance à la Vérité. C’est le premier acte d’un chemin qui en compte sept, alternant salutations, danses giratoires, marches déambulatoires, et qui culmine quand les derviches commencent à tourner sur eux-mêmes, jusqu’à atteindre l’extase, le finafillah, littéralement l’extinction en Dieu. La cérémonie est accompagnée de mélodies spécifiques, dites la « musique des derviches » et elle s’achève par une lecture du Coran et une prière pour la paix de tous les prophètes et les croyants, quelle que soit leur religion.
À lire :
Rumi et le soufisme, par Eva de Vitray-Meyerovith, Points Seuil, 2005.
Le Mesnevi, 150 contes soufis, par Rumi, Albin Michel, 1988.
Les couleurs de l’amour, par Rumi, Dervy, 2006.
Par Djénane Kareh-Tager
(Source)
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