Tags
Éros, Littérature, Mystique, Patrick Drevet, Payasage d'Éros, Voix
À la fin de La Strada, Zampano en promenade dans le village portuaire où il se produit est alerté par une voix de jeune femme chantant l’air de Gelsomina. Rempli de remords et soulevé d’espoir, il cherche d’où provient cette voix jusqu’au moment où lui apparaît la chanteuse, une jeune fille qui étend des draps. Elle lui explique, après l’avoir interrogée, la triste fin de la simplette qu’il avait engagée et qui l’aimait. Le souvenir surgi avec ce chant transforme la brute obtuse en un être déchiré, voué à la conscience de ses manques, à la nostalgie de l’innocence, au désir de l’infini dont la mer et le ciel étoilé lui présentent l’image.
Même si certaines en ont le don plus marqué, surtout quand elles sont portées par une mélodie pour moi significative, toute voix possède le pouvoir de me rappeler non pas tant une voix perdue qu’un monde perdu, ou plus exactement de me révéler l’existence d’un ailleurs au monde, d’un autre monde qui m’est contemporain, et même proche, mais que je ne peux ni ne sais atteindre. Son grain me plonge dans l’atmosphère d’un univers qu’elle ne m’apporte pas. Il me soustrait la jouissance de ce dont il s’entend comme à plaisir à m’enceindre. Il fait retentir autour de moi un écho dont la source n’est nulle part. Il me communique le regret de je ne sais quel état en même temps qu’il m’en donne une sorte de nostalgie, comme s’il venait d’une contrée que j’ai connue, ou une sorte de mélancolie, comme s’il était le reflet d’un arrière-pays où j’ai failli me rendre, que j’ai manqué.
Je suis hanté à l’écoute des voix par les rivages invisibles qu’elles habitent, où elles s’ébattent, où leur corps m’échappe.
Le désir mélancolique de ces rivages que les voix déploient à nos sens, il est difficile de ne pas y voir la trace du mode d’appréhension que nous avons quitté avec la parole et la conscience. Nous restons en manque d’un état d’apesanteur et d’immédiateté comme nous ne pouvions le connaître qu’à l’aube de notre corps, avant même d’être sortis du ventre de nos mères. À l’écoute des voix, avec l’alerte qu’elles nous donnent, avec l’attention aiguë à laquelle elles nous portent, nous revenons à l’ingénuité enjouée du premier âge, au moment où pour nous tout était communion. ( … )
Le goût du chant et le plaisir de chanter ne témoignent pas obligatoirement d’une régression. Ils sont vécus en tout cas comme l’accès à un épanouissement. Ce l’est par procuration à l’écoute des chanteurs ou des chœurs dont les voix concrétisent le rêve des nôtres et nous font participer de leur extase. Ce l’est de façon tangible pour qui chante, ou parle seulement quelquefois, avec la jouissance jaculatoire qu’il y a à pousser sa voix et à en faire ce que l’on veut, la jubilation que procure son jaillissement aigu et attachant, la liberté ivre à laquelle conduit son écoulement emportant.
Notre voix tend, comme notre visage, à se dégager de la chair. Elle n’a cessé de se déployer pour y parvenir en inventant la musique, non pas à l’imitation des oiseaux ni d’aucune autre expression sonore dans la nature, mais de son propre élan, bondissant sur le désir de danse, d’harmonie, de nudité, qui se confond à cet élan. De là, il n’y a pas loin à faire de la voix l’essence de notre être, l’expression de l’âme prisonnière du corps mais exemptée de mortalité et promise au pays immatériel auquel elle appartient, qu’elle fait transparaître dans les parois de l’air en retentissant.
Musique et chant n’ont de racines et de fin que mystiques. Quand les voix s’y assujettissent, elles proviennent d’un autre règne ou s’y hissent. Celles des moines et des moniales s’élevant le long des ogives pour installer sous les voûtes, en une nue suave, leurs accents modulés par le grégorien, n’ont plus rien de charnel. Elles évoquent le bruissement de la langue des anges vibrant à l’unisson de la joie de leur communion. Elles en appellent à l’Amour qu’elles célèbrent mais elles donnent, ce faisant, l’impression de se croire déjà en lui, mêlées aux légions des archanges. Tels les chœurs des Vêpres de Monteverdi ou ceux du Requiem de Fauré, elles ont le retentissement désincarné des «voix chères» qui se sont tues.
Cette façon de confondre la prière avec l’exultation d’un salut tenu pour acquis irritait Bernanos, qui reprochait aux religieux de chanter avant que le Bon Dieu ait levé sa baguette. Il n’empêche, si l’on se doit d’atteindre l’Absolu, ce l’est par la voix. L’invisible de la chair rejoint l’Invisible. La voix est faite pour s’unir au Verbe, lequel est moins la parole que la verve de fantaisie créatrice qui procède à la farandole du cosmos, que la veine poétique qui suscite le chant du monde.
Nous sommes à ce point des êtres de voix que nous ne pouvons pas vivre sans en entendre. Des voix et non pas des paroles. Des vibrations sonores qui ne veulent rien dire mais qui assurent d’une présence, qui nous sollicitent de leurs ondes, qui nous ravissent à nous-mêmes, qui nous élèvent dans les régions éthérées où elles siègent. Ce dont nous éprouvons le plus besoin dans les voix que nous convoquons ou que nous allons chercher par tous les moyens inventés pour cela, ce n’est pas les mots qu’elles débitent, qui ne sont jamais qu’une médiation, mais les caresses de leurs inflexions, les couleurs de leurs intonations, la force d’aspiration de leur résonance.
Même au plus intime des privautés qu’ils s’accordent, les amants éprouvent la nécessité de s’étreindre de leurs voix. «Parle-moi, dis-moi quelque chose.» Ce n’est pas encore assez, cette pression du corps d’autrui contre le sien, cette pesanteur de ses membres, ces émois que la chaleur de ses mains éveillent sur la peau, il faut aussi l’enveloppe frémissante de sa voix, l’espace qu’elle déploie et qu’elle offre, la contrée ensoleillée de son timbre et de ses accents.
Patrick Drevet, in “Paysages d’Eros”, Paris, Gallimard, 2004


