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Un texte inédit de l’abbé Pierre, sur les droits de l’homme

Ces lignes ont été rédigées par l’abbé Pierre, à la demande du secrétaire général d’Emmaüs International, pour la lettre d’information du mouvement de novembre 1981, consacrée aux Droits de l’Homme. 

Depuis mon adolescence, je n’ai pu me retenir de colère, le plus souvent, beaucoup trop souvent gardée au fond du cœur et non exprimée (à la fois sans doute par manque de courage mais aussi par timidité, par sentiment d’incompétence face à d’illustres «experts», politiques, moralistes ou juristes), je n’ai pu m’empêcher de ressentir jusqu’à la colère l’évidence de l’absurdité de prétendre espérer le respect de ces droits du seul fait de leur «proclamation», puis de leur abandon aux fragiles arbitraires et de gouvernants et d’opinions publiques incapables, pour le plus grand nombre, de dire tout simplement «pour quoi être homme».

Un temps, j’ai espéré que l’on accepterait d’aller enfin à la source des énergies, l’unique (j’en suis de plus en plus fortement certain à mesure que je vis et approche du bout de ma route et de la Rencontre de la Pleine Lumière) qui rendrait possible ce respect.

C’était lorsque, entraînés par la ténacité du cher et grand René Cassin, lors de l’une des sessions de la commission de l’Onu chargée de la rédaction de ce qui est nommé désormais «Déclaration universelle des droits de l’homme» (commission à laquelle je participais au titre de l’organisation non gouvernementale dite «Mouvement universel pour une confédération mondiale» dont je présidais alors le comité exécutif), vint le moment, peu avant de mettre son point final à cette «Déclaration», où nous fûmes quelques-uns à nous acharner à ce que ne soit pas omis un article allant, bien au-delà des «droits», jusqu’à l’évocation du fondement de tout sens de l’être de l’homme.

Tous ces efforts ne purent obtenir plus que (dans le paragraphe 1 de l’article 29) la très vague allusion à la «communauté», dont le service, seul, peut rendre «possible» le «libre et plein développement de la personnalité» de chacun.

Comment s’étonner que, n’osant pas aller jusqu’à parler d’amour, les hommes voient de leurs «droits» ne rester que des phrases en l’air, emportées par tous les vents ?

Plus que jamais, dans cette «toute petite très grande chose» qu’est un mouvement comme Emmaüs, approfondissons chaque jour l’intelligence et acharnons-nous à la réalisation fidèle de ce que tous ensemble nous avons voulu que proclame notre Manifeste universel dès son préambule : «notre commune conviction que seul l’Amour peut nous lier et nous faire avancer ensemble».

L’Amour, c’est-à-dire : «quand tu souffres, toi, l’autre, qui que tu sois, où que tu sois, j’ai mal, et toutes mes énergies se lèvent pour nous guérir ensemble de ton mal devenu le mien, pour ma joie dans ta joie, ta joie dans la mienne». Il n’y a de source de paix, c’est-à-dire de sauvegarde des «droits», que là. Et là, j’en suis certain, est la Rencontre avec l’Infini de la Tendresse divine dont la faim et la soif crient sans cesse si fort au cœur de tout humain.

(Source)

L’abbé Pierre, photographié en 1999 par le © Studio Harcourt