Retour aux désirs

2015-03-21 22.06.01

Sur le quai bondé, deux jeunes hommes se prennent dans les bras, par les hanches, s’enlacent, s’embrassent les mains, le cou ; les relations entre garçons sont tendres, pleines de jeux de séduction et de caresses avant le mariage, leurs complicités passent inaperçues. Quand l’un ouvre le bouton de la chemise de l’autre et passe sa main sur son ventre, leurs réactions de trouble les trahissent. Croisant leurs regards, je comprends qu’ils sont amoureux. Pour les Indiens autour, ce sont de jeunes amis qui s’amusent.

Durant le trajet, le plus grand se tient à la porte sur le marchepied, l’autre somnole, la tête ballotant. Nous n’avons pas besoin de nous exprimer pour nous reconnaître : « Je voudrais l’embrasser au milieu des autres, je me retiens. Nous devons faire attention. » Ils sont tous les deux très beaux, élégants, dotés de chemises blanches immaculées. La vie semble les caresser avec délicatesse et attention , avec discrétion. Aucune honte ni revendication, aucune souffrance non plus. Ils sont ce qu’ils sont. Je lui demande ce que les Indiens pensent de deux hommes qui s’aiment : « C’est notre Karma. Que peuvent-ils faire contre le Dharma ? A l’encontre de l’Amour ? L’Inde est immense. Il y a de la place pour tous. »

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De jeunes hommes sentant l’alcool m’invitent à passer la soirée avec eux. Est-ce parce que nous voyageons seuls que nous inspirons autant d’attention et de compassion ? Une gorgée me coupe les jambes, je les quitte trébuchant, vais me coucher face à la mer parmi les vivants et les morts.

La nuit indienne révèle le territoire, sa substance irréelle, son envoûtement, sa perception la plus intérieure, la plus intime, ce qu’il est au creux de sa réalité, en dedans, charmant et ensorcelant, désarmant. La nuit indienne est plus qu’une nuit, elle est un rêve, un sas singulier, une entrée en un monde inaccessible de plein jour, elle est un voyage en soi, un sentiment, un songe avec lequel je commence à m’unir. Un mirage m’enchante, la nuit est mon alliée, une voie royale.

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En France, mon amie Yona vient de perdre son père. J’achète un collier de fleurs en offrande. J’entre dans la mer, l’eau aux genoux, le collier flotte quelques secondes avant de disparaître. Il ne réapparaît pas plus loin, ni plus tard. Un esprit l’a avalé : l’esprit de Mother India. Je m’attendais à le voir onduler à perte de vue mélancoliquement ; la mer d’Oman l’a englouti en quelques secondes et ne l’a pas recraché. Une métaphore de ce pays qui vous absorbe dès vos premiers pas.

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Les pieds nus sur les dalles rafraîchissent les corps et libèrent l’esprit, en contact direct avec la terre. L’ascenseur payant est obligatoire, les escaliers sont fermés. Un jeune sourd-muet invite à la visite. Un sourd-muet est notre guide, nous sommes en Inde. Il appuie sur le bouton de l’ascenseur et signale l’arrêt de l’étage d’où se dévoileront la baie et la cocoteraie, les jeunes jouant au cricket sur la plage, les pirogues alignées et les toits de tôles. De l’autre côté, l’océan frappé d’argent par le soleil où tanguent les boutres des pêcheurs et la statue de Shiva. L’air s’engouffre en un filet étroit et siffle par les meurtrières. Le jeune-sourd-muet me rattrape alors que je tente de m’échapper derrière la corde qui interdit l’accès à l’étage supérieur, le dernier. Il use d’un charme hypnotique. Je le prends en photo, il se recoiffe, s’enquiert de mon prénom, fait comprendre le sien en mimant un serpent qui ondule et lève droit sa tête. Puis il articule clairement et souffle : « Cobra ». Nous nous retrouvons seuls : Il a fait descendre les touristes sans les raccompagner. Il me rejoint près d’une fenêtre donnant sur la plage où se baignent les saris colorés des femmes, jeunes et vieilles, où les adolescents hystériques en tee-shirt et en short blancs se poussent et se jettent à l’eau en criant. Son visage proche de mon visage, il m’effleure de son haleine ; j’évite l’intensité de son regard, la chaleur de son désir. Son intention si claire, si directe, me met dans l’embarras. Je pourrais l’embrasser, le prendre dans mes bras, le caresser et plus encore, mais je m’en sens incapable. Blotti dans une honte soudaine, le désir me manque ; je me vois lui refuser ses avance.

Nous nous tenons l’un en face de l’autre dans l’ascenseur, je ne le regarde pas, baisse les yeux au sol. La chute est interminable. Il frôle sa main à la mienne, je le regarde et lui sourit. Il répond par un sourire triste. Les deux battants de la porte s’ouvrent et un groupe de vieillards indiens s’engouffre avidement. Je lutte contre le flot pour ne pas être confondu par la vieillesse aveugle. Je sens dans mon dos, sur ma nuque, le regard du désir. Je ne me retourne pas.

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Sans avoir déjeuné, je marche sur la plage déserte, torse nu et pieds nus. Mon corps et ma tête sous l’eau verte trouble d’alluvions. Je fais la planche, le ciel ondule, les profondeurs grondent.

Le vent et le soleil me sèchent. Un garçon d’une vingtaine d’années s’avance. Je remets mon tee-shirt, ajuste mon pagne. Tout en parlant, il découvre son ventre brun, duveté et luisant, se caresse le torse et me regarde droit dans les yeux. Ses lèvres brunes brillent de gouttelettes d’eau, ses yeux étincellent. Ce garçon provoque des désirs imaginaires, des consolations possibles, reflets de mes espoirs, de mes fantasmes. Il s’ouvre d’une manière dangereuse : argent contre amour, récompense contre satisfaction. Je ne lui donne aucun accès, aucune espérance. Pourtant il m’a perçu. Je suis dévoilé si facilement depuis mon arrivée. Les Indiens ont-ils à ce point une compréhension intuitive des autres qu’ils reflètent mes désirs ? Suis-je de plus en plus sans façade, sans défense, dans le dénuement ? J’imagine son jeune corps souple contre le mien qui vieillit. C’est tout ce que je m’accorde.

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Quatre jeunes hommes posent enlacés. L’un d’eux est le sosie parfait de mon jeune frère disparu. Je ne m’en rendrai compte qu’à mon retour, à travers la photographie révélée. Sur l’instant, je suis aveuglé.

L’imaginaire me ravit. L’imaginaire m’empoisonne. Je ne suis pas attiré par ces jeunes hommes alors que je les trouve gracieux, charmants, sensuels. Séduisants, mais non sexuels. J’ai un besoin profond de fraternité, de complicité, de les embrasser, les caresser, les étreindre, dormir avec eux, mais sans rapport sexuel. Une relation de tendresse et d’amour fraternel ; l’amour pur, sans la possession,sans le meurtre.

Alexandre Bergamini, in « Nue India, Journal d’un vagabond », Arléa